Le sanglier (Amicale des Chasseurs d'Authon) Pascal Mermillod

La saison 99-00 bat son plein. La bonne surprise de l'ouverture fut le retour des lièvres. Retour encore timide certes mais bien visible. Espérons que les maladies qui les avaient décimés ne reviendront pas briser les espoirs des chasseurs et de tous les amoureux de la nature. Malgré les efforts déployés et la suspension de la chasse pour cette année encore, les perdrix restent bien menacées. De nouvelles actions vont être entreprises pour les aider à passer ce mauvais pas. Des agrainoirs vont être subventionnés par l'amicale pour que ceux qui en acceptent la responsabilité et veillent à leur remplissage à l'année. Des jachères "faune sauvage" vont également être mises en place au printemps par quelques agriculteurs de bonne volonté. En plus de la prime jachère, ceux qui accepteront cette tâche recevront également une subvention incitative de la part de la Fédération, du groupement d'intérêt cynégétique (GIC) et de l'amicale. Le coût de la semence sera également pris en charge par le GIC. Grâce aux membres du bureau, leurs épouses et tous les chasseurs de l'amicale, le banquet, préparé entre autres par Monique Vérité, fût à nouveau une belle réussite. Les six chevreuils qui étaient au menu ne sont pas morts pour rien, aux dires des nombreux convives. Le repas de l'an 2000 est en cours de préparation, mais quelques chevreuils manquent encore au tableau, espérons que les membres de l'amicale seront assez habiles pour remplir toutes les assiettes. Les prochaines battues sont prévues en janvier 2000.

Après ces quelques nouvelles d'une association qui se porte au mieux, avec 42 membres cette année, voici une petite anecdote pour vous présenter l'espèce sauvage qui va retenir notre attention.

La mort de Victor

Il s'appelait Victor, je n'ai jamais su d'où lui venait ce nom, mais il était connu dans tout le massif de Moyeuvre, Victor. On en parlait parfois au " Rendez-vous des Chasseurs " à Moyeuvre-Petite, et c'était toujours pour conter des histoires terribles d'un sanglier énorme défiant le chasseur et disparaissant dans les fourrés épais des collines de Moselle. Je l'avais aperçu un beau matin, alors que nous chassions la jeune sapinière de Corba, que je battais, empêtré dans les ronces et gêné par mon fusil. Dans une allée étroite, devant les menées furieuses des chiens, une énorme boule noire et grise avait traversé d'un bond, me laissant sans réactions. Je ne l'ai su qu'en fin de chasse, c'était Victor, le sanglier mythique, qui était venu me narguer avant d'aller se faire manquer par quelque jeune chasseur débutant. Car on aurait dit qu'il les reconnaissait, Victor, les chasseurs débutants. Il avait l'habitude de sortir toujours vers le plus inexpérimenté, de s'arrêter parfois, au beau milieu du chemin, pour laisser au novice le temps de mesurer sa grandeur, sa beauté et ses défenses impressionnantes. La première surprise passée, le fusil se levait et Victor disparaissait alors dans le buisson ne laissant derrière lui qu'une odeur de poudre et un jeunot dépité. Il ne s'est trompé qu'une fois, mais ça a suffi. C'était une belle matinée de grand gel et de ciel bleu, les arbres couverts de verglas miroitaient dans l'air cristallin de janvier. Nous attaquions la " Grande Enceinte ", une centaine d'hectares à flanc de colline à l'aplomb du village. De grandes futaies de chênes, parsemées de ronciers épais et d'effondrements miniers. Il fallait se méfier de ces crevasses, cicatrices des activités minières de Loraine, où les chiens pouvaient s'engager à la poursuite d'un renard et ne jamais reparaître. Soucieux de la pente, des ronces et des trous, je n'avais pas pris mon fusil. J'avais un fort bâton et je m'en servais pour battre les fourrés. La traque avait été bonne, plusieurs chevreuils avaient jailli des fourrés, ainsi qu'une harde de six cochons, levée en bas de la pente et saluée d'une salve de coups de fusils sur le chemin d'en haut. La traque touchait à sa fin, j'apercevais déjà la ligne de fusils, au bout d'un vallon tapissé de buissons que je m'apprêtais à traverser. Machinalement, je donnais quelques coups de bâton sur les ronces épaisses et aussitôt le buisson se mit à s'agiter et, dans le fracas des feuillages arrachés, Victor surgit devant moi, énorme, dévalant la pente vers la ligne des chasseurs. Tout alla très vite, je reconnus le chasseur vers lequel le sanglier se dirigeait, c'était un bon fusil et je savais qu'il ne tremblerait pas devant le monstre. Contrairement à son habitude, Victor ne rusa pas et franchit le chemin à moins de dix mètres du chasseur. Le tonnerre éclata par deux fois et je vis Victor s'effondrer dans les fougères, foudroyé. Mais une légende ne pouvait pas mourir ainsi, après quelques secondes, le grand vieux sanglier s'ébroua et fût sur ses pattes. Au lieu de fuir, il se retourna d'un bond et fonça sur le chasseur. Je voyais celui-ci recharger fébrilement son fusil et Victor était déjà sur lui. L'homme évita les défenses redoutables en pivotant derrière le chêne auquel il était adossé et lorsque le sanglier, emporté par son élan, l'eût dépassé, il tira à nouveau deux fois dans sa direction. Le sanglier fit un détour dans la forêt puis se retourna et chargea à nouveau. Deux nouveaux coups de feu retentirent encore et Victor s'écroula dans sa charge, il eût encore quelques soubresauts puis ne bougea plus. Je m'approchais en courant, m'agenouillais auprès du magnifique animal et admirais longtemps sa beauté sauvage, ses longues défenses, tranchantes comme des rasoirs, son poil hirsute et raide. C'était le roi de la forêt qui gisait à mes pieds et j'ai gardé de ce jour une immense admiration pour cette bête splendide qui fera toujours battre le cœur des chasseurs.

Victor était bien mort mais je savais déjà que sa légende hanterait encore longtemps les forêts de Moyeuvre et lors des longues soirées du " Rendez-vous des Chasseurs ", certains affirment encore avoir aperçu Victor dans la " Grande Enceinte ", " Corba " ou le "Huché " mais il faut dire que l'imagination des chasseurs est sans limite et Victor pesait 156 kg, rendez-vous compte !

Le sanglier
Eh oui, c'est la " bête noire " de tout chasseur qui se respecte, c'est celui qui fait battre les cœurs, qui fait couler la salive dans les repas de chasse et celui que tout Nemrod rêve de croiser au coin d'un bois, tout en craignant vaguement cette rencontre. Qu'est-ce qui fait du sanglier ce gibier à la fois si recherché et si craint ? A mon avis il y a plusieurs raisons. Tout d'abord nos forêts sont maintenant vides des grands prédateurs que l'homme pouvait craindre autrefois (loup, ours, lynx) et seul le sanglier présenterait encore une menace pour le promeneur imprudent. Pourtant, s'il lui arrive de " découdre " quelques chiens dans la fureur d'un combat à mort, les accidents dus aux sangliers sont bien rares et il faut vraiment le pousser dans ses derniers retranchements (tel notre Victor) pour que la bête noire s'attaque à un humain. Et pourtant, ces humains (particulièrement ceux qui sont vêtus de vert et portent un fusil) lui causent bien des désagréments en apparence ! Mais en apparence seulement car le sanglier est un bel exemple de la chasse raisonnée puisque ses effectifs ont été en constante augmentation au cours de nombreuses années et sont maintenant stabilisés. Ce succès dans la gestion d'une espèce provient d'une chasse sensée qui a été possible grâce aux dédommagements versés par les fédérations départementales aux agriculteurs ayant à souffrir des débordement gastronomiques du sanglier. Une autre explication de son succès auprès des chasseurs est sa finesse de gibier. Il est doté d'un odorat exceptionnel, lui permettant de détecter au loin la délicate senteur d'un champignon naissant. Grâce à ses grandes oreilles, il dispose d'une ouïe sensible et entend craquer la moindre brindille sous le pas du chasseur maladroit. Enfin il est l'image de la force physique et son endurance fait l'admiration de tous. Capable de franchir 80 km dans une seule nuit, sa présence dans un massif est toujours une surprise et lorsqu'on l'attend quelque part, il est déjà loin. Bien des avantages donc et, croyez-moi, il sait s'en servir. Il ne sort jamais où on l'attend, méfiez-vous des " bons passages " vantés par les chasseurs, le sanglier passera souvent au loin. Il contournera les chiens, empruntera des ruisseaux ou des fossés et s'il est finalement obligé de sortir à votre portée, il s'arrangera toujours pour rendre le tir difficile, voire impossible. C'est un animal rusé et secret. La preuve, s'il est fréquent d'apercevoir des chevreuils à l'orée des bois au petit matin, combien de fois y avez-vous vu des sangliers ?

Si malgré tous ces avantages, il lui arrive d'affronter la meute, il ne le fait pas sans défenses. C'est le cas de le dire car sa hure est bien armée de longues canines à pousse continue. Celles du bas, les défenses, s'aiguisent en permanence sur celles du haut (les grès) et restent toujours suffisamment tranchantes pour ouvrir le ventre du chien le plus coriace ou déchirer la toile solide du meilleur pantalon de chasse.

Le sanglier, Sus scrofa, pour les latinistes distingués, appartient à la grande famille des suidés et est donc un lointain cousin de notre cochon domestique. Deux sous-espèces sont représentées en France : Sus scrofa scrofa (notre bête noire) et Sus scrofa meridionalis, qui habite le sud du pays et plus particulièrement la Corse. Notre sanglier est proche du cochon, certes, mais il s'en distingue néanmoins par le nombre de ses chromosomes. En effet, alors que le cochon domestique possède 38 chromosomes (ainsi que Sus scrofa meridionalis), notre sanglier n'en détient que 36, suite à la fusion ancestrale de deux chromosomes. Cette particularité génétique n'empêche pas les deux coquins de s'hybrider, leur descendance étant fertile. Cette différence du nombre de chromosomes est donc un bon indicateur de la pureté de l'espèce et permet de mesurer la pollution génétique occasionnée par lâchers intempestifs d'animaux de race douteuse, plus ou moins croisés avec des cochons roses, effectués par des chasseurs peu scrupuleux. Heureusement, quelques noyaux de souche pure subsistent et espérons que le bon sens empêchera la poursuite de tels agissements qui risquent, à terme, de faire perdre son originalité à ce magnifique animal.

Mais faisons un peu de biologie. Du point de vue alimentation, le sanglier est très simple : il mange de tout ! Bien sûr, il ne dédaigne pas les cultures : maïs, pomme de terre, betterave, ainsi que tout ce qui, dans les champs, peut calmer son appétit, au grand dam des agriculteurs. Cependant, il préfère, lorsqu'il a le choix, les fruits de la forêt : châtaignes, glands, faines, noix…etc. Il ne dédaigne pas la viande lorsqu'elle passe devant son groin, ne faisant qu'une bouchée d'une nichée de souris, d'un lapereau ou de la couvée que la faisane aurait abandonné un instant. C'est donc le pire des opportunistes et il ne faut rien laisser traîner devant sa mâchoire puissante. Il faut dire que son groin (le boutoir), qui allie la force et la sensibilité olfactive, représente un outil idéal pour dénicher la moindre bribe de nourriture, même cachée à quelques centimètres sous terre. Les sangliers s'alimentent surtout la nuit, passsant volontiers la journée dans leur bauge, sorte de gîte boueux, vaguement creusé dans la terre noire d'un profond hallier. Pour ce qui est de sa reproduction, notre sanglier est encore une fois très brouillon. L'âge de la maturité sexuelle est très variable chez la femelle (entre 8 et 20 mois), selon la richesse de l'alimentation dont elle dispose. En fait il faut qu'elle ait atteint un poids d'environ 35 kg. Après ça, elle va connaître des cycles d'environ 21 jours, avec une période de repos pendant l'été, et peut donc se retrouver gestante presque à tout moment de l'année. C'est donc à peu près n'importe quand qu'après 4 mois de gestation, la laie peut mettre bas (3petits pour les jeunes laies et 5,5 en moyenne pour les grosses laies de 90 kg et plus).

Cette mise bas aura lieu dans un nid. Bien sûr il ne s'agit pas d'un nid de plumes et de duvet accroché à une frêle brindille mais bien d'un vulgaire tas d'herbes sèches rassemblées au cœur d'un buisson épais. Les marcassins pèseront 1 kg en moyenne et seront vêtus d'une livrée de rayures blanches du plus bel effet. Là ce n'est plus le moment de déranger la laie car elle devient intraitable et serait prête à foncer sur le moindre importun, homme ou renard. Les petits ne perdront leurs rayures que vers six mois pour se teinter de brun et prendre le nom de bêtes rousses. Leur poil ne prendra la belle couleur noire, caractéristique de l'espèce, qu'aux environs de leur premier anniversaire, lorsqu'ils prendront le nom de bêtes de compagnie. Ils deviendront ensuite ragots (deux ans), puis tiers-ans, puis quartaniers avant de devenir vieux sangliers (5 ans), grands vieux sangliers (6 ans) et enfin solitaires, comme notre Victor. Bien peu atteindront cet âge vénérable car les risquent qui planent sur la tête des marcassins sont nombreux (chasse, prédateurs, voitures, maladies).

Le sanglier est donc un animal attachant et sa prolificité le met à l'abri de nombreuses agressions dont il est victime. Il lui arrive de faire des dégâts aux cultures, certes, et sa population doit donc être maintenue dans des limites raisonnables mais espérons que cette " bête noire " hantera encore longtemps nos forêts, faisant battre le cœur des chasseurs et déliant leurs langues.

Remerciements : Dr Robert Mauget (Museum National d'Histoire Naturelle, Paris) ; Revue La Hulotte (n°23).

Pascal Mermillod
Secrétaire Trésorier
Amicale des Chasseurs d'Authon.