Le renard (Amicale des Chasseurs d'Authon) Pascal Mermillod

31 janvier 2002

Les efforts de l’association en faveur de la faune sauvage se poursuivent sur la commune. Plus de 10 hectares de jachères « faune sauvage » (mélange de maïs et de millet) sont cultivés chaque année afin de fournir abris et couvert aux faisans, lièvres et perdrix. Les chevreuils profitent d’ailleurs largement de ces cultures, ainsi que de nombreux passereaux qui raffolent des graines de millet et différentes espèces de rongeurs qui se repaissent du maïs. Une cinquantaine d’agrainoirs, souvent doublés de points d’eau, sont maintenant déployés et remplis l’année durant, ils permettent l’alimentation et la sédentarisation des perdrix et faisans. Bien que nous n’ayons pas repris la chasse des perdrix (arrêtée depuis cinq ans), nous avons expérimenté le lâcher de reproducteurs en 2000. Cette expérience nous a permis de maintenir une densité de 6 à 8 couples au 100 hectares, ce qui est faible mais supérieur à ce qui est observé sur des territoires voisins sans aménagements ni réintroduction.

Cette expérience a été renouvelée cette année, nous en évaluerons le résultat lors des comptages de mars. À propos de ces comptages, ils nécessitent beaucoup de monde, rabatteurs et compteurs à poste fixe, si vous n’êtes pas chasseur mais préoccupé par la vie de la faune sauvage qui peuple nos plaines, vous serez les bienvenus lors de cette matinée qui aura lieu en mars et sera suivie d’un casse-croûte, offert par la fédération des chasseurs. La date exacte n’est pas encore fixée mais si vous êtes intéressés, contactez M. Jean-François Hemme, notre Président.

L’édition 2001 du repas de l’amicale a marqué un record de participation, avec 180 convives. Heureusement que nos chasseurs avaient été efficaces et que les 6 chevreuils accordés par le plan de chasse ont pu remplir les assiettes des participants. Comme à l’habitude, l’ambiance bon enfant, le dévouement de tous les bénévoles qui assurent la préparation et le service de ce repas réputé et la bonne humeur de Mimile, animateur du jour, ont contribué au déroulement très réussi de la journée. Mais assez de nouvelles, voici comme à l’habitude notre histoire de chasseur, plus ou moins romancée, racontée habituellement entre amis lors d’une veillée d’après chasse et déposée pour vous, sur le papier de ce bulletin. Elle introduit la description de notre espèce sauvage de l’année.

Je chasse au renard !
J’entends encore les gémissements de mon chien, ce matin là. Me voyant ajuster ma cartouchière et attraper mon fusil, il essaye désespérément de se redresser sur ces pattes qui refusent obstinément de le porter après une semaine de billebaude dans les garrigues chaudes et caillouteuses du Gard. Un regard, une caresse, « repose-toi, tu viendras demain ». La porte qui s’ouvre sur cet instant particulier qui marque la fin de la nuit alors que le jour n’est pas encore là, le sentier qui monte derrière la maison, vers les premiers buissons qui bordent cette immensité de 20 000 hectares de garrigues, buis, chêne vert et arbousier. La fraîcheur du matin exhale les parfums de thym et de lavande, qui feront place à l’odeur entêtante du buis lorsque les premiers rayons encore puissants du soleil de ce début de septembre chaufferont les bois. Après avoir gravi dans l’obscurité le sentier dont je connais le moindre caillou, les premières lueurs du jour m’accueillent sur l’immense plateau calcaire qui ondule sur une dizaine de kilomètres devant moi, avant de plonger au loin vers la vallée du Gardon où trône le pont romain qui fait la réputation de cette région aride. Un croissant orange se détache déjà sur l’horizon bleu pâle du ciel de Provence. Un coq faisan chante au loin pour saluer cette nouvelle journée et me voici seul, au milieu de cette forêt sans limites où le mot « nature » prend tout son sens. Sans chien, comment faire pour trouver quelque faisan, lièvre, perdrix ou lapin dans ce dédale sans fin de buissons impénétrables ? Tant pis, je vais marcher sur le chemin pour gagner les quelques olivettes cachées dans la garrigue, où je pourrais avoir la chance de surprendre du gibier dans les premières heures engourdies de la matinée. Il fait bon et je marche d’un pas vif sur le chemin qui borde le plateau. Mes sombre pensées quant au succès improbable de cette journée de chasse ne sont dérangées que par les quelques merles, sans doute moqueurs, qui traversent d’un saut le chemin devant moi, se jetant d’un buisson à l’autre, comme s’ils voulaient m’effrayer de leur cri strident et de leur apparition fugace. J’ai marché vite, sans prêter attention à cette garrigue si familière qui pourtant semble chercher à attirer mon regard en déployant pour moi ses plus beaux effets de couleur et de senteurs. Les oliveraies sont là, au détour du chemin, plusieurs centaines de mètres d’arbres, alignés comme des sentinelles d’un vert tendre, striant la terre aux reflets d’ocre. Je suis à bon vent pour approcher les touffes d’herbes sèches qui rompent ci et là la rigueur de cet alignement. Je m’avance donc à pas de loup, à l’affût du moindre mouvement dans l’air calme du matin. J’ai fait cinquante mètres lorsque je me rends compte que je ne suis pas seul dans le champ, une tache blanche attire mon œil sur la gauche, vers une ombre rousse qui sort du bois à une vingtaine de mètres. Un magnifique renard s’est avancé à découvert dans la terre dénudée et, à demi tapi, avance à pas comptés vers un roncier jonchant le pied d’un vieil olivier. Il est à bonne portée et pourtant je ne pense pas un instant à lever mon fusil, je me suis figé mais je suis sûr qu’il m’a vu. Pourtant, il continue sa progression et alors que le renard n’est plus qu’à quelques mètres des ronces, il bondit d’une foulée. Tout le roncier s’agite et, là où l’instant d’avant il n’y avait rien, douze boules de plumes sont à présent en l’air, s’éloignant à tire d’aile. Le fracas de l’envol des perdrix rouges m’a tiré de ma torpeur et j’ai épaulé mon fusil. Deux détonations éclatent, deux oiseaux se figent dans leur vol frénétique et tombent sans vie. Le renard a été plus rapide que moi et c’est avec une perdrix dans la gueule qu’il rentre au bois. Je n’ai pas eu le temps de recharger mon fusil et de toute façon, il m’a semblé apercevoir une lueur complice dans son regard lorsque le renard a tourné la tête vers moi en emportant sa proie. Et puis après tout, quel chasseur tirerait sur le chien qui vient de lui faire faire un doublé de perdrix rouges ? Je ne l’ai pas beaucoup racontée, cette histoire étrange. Comment expliquer cet instant magique de complicité entre deux êtres opposés s’associant pour un instant dans la quête d’un but commun. Devant les regards incrédules, je décidai de garder l’anecdote pour moi et de ne la faire revivre dans ma mémoire que lorsque mes brodequins fouleraient à nouveau les terres languedociennes.

Je ne pense pas que cette rencontre unique puisse faire changer l’image de marque de notre goupil dans l’esprit de mes amis chasseurs. S’ils ont un ennemi, c’est bien lui. Responsable de tous les maux, de la raréfaction de tous les gibiers, véhicule de la rage et chapardeur de poules et d’agneaux, le renard n’est vraiment pas un être recommandable, lorsque l’on est chasseur, fermier ou berger. Des renards, il y en a toujours trop, mais à propos, qui est-il, qui donc connaît sa vie secrète ? C’est ce que nous allons essayer d’apprendre au cours de ces quelques lignes, sans chercher à réhabiliter ce dévoreur de faisans mais en essayant de comprendre sa stratégie de prédateur, dans des contrées où ce qui reste de nature est entièrement façonné de la main des hommes et où il a certainement sa place et son rôle à jouer. Si l’on excepte les quelques loups au fort accent italien qui repeuplent le sud de la chaîne des Alpes depuis quelques années, le renard est le seul canidé sauvage de notre pays. Si l’on oublie également le lynx, dont la réintroduction dans le massif des Vosges commence à porter ses fruits, le renard est également le plus grand de nos prédateurs.

Le renard roux (Vulpes vulpes) appartient donc à la famille des canidés, famille que nous connaissons mieux grâce au toutou roulé en boule qui dort paisiblement sur le canapé du salon. Même famille mais pas même caractère ! Si le chien est le résultat d’une domestication très ancienne, le renard, lui, est resté des plus sauvages et ne se laisse que difficilement apprivoiser.
La famille des canidés est vaste et représentée sur presque tous les continents à l’état sauvage : loup, coyote, lycaon, hyène, fennec…, en plus du chien, le renard ne manque pas de cousins. Notre renard roux a lui aussi une aire de répartition très vaste et fréquente des biotopes très variés, allant des zones de montagnes (jusqu’à près de 3 000 m d’altitude) aux parcs citadins. On le retrouve ainsi dans presque toute l’Europe, mis à part quelques îles, l’Inde, l’Asie, l’Amérique du nord et même l’Australie, où il a été introduit. La seule condition à sa présence est la disponibilité de nourriture et pour cela il n’est pas très difficile. Son alimentation de base est le rongeur et il le consomme à toutes les sauces, du plus petit au plus gros : musaraigne, souris, mulot et surmulot, tout y passe, sans distinction. Il ne dédaigne pas les vers de terre et les insectes ou même les fruits sauvages s’il n’a rien d’autre à se mettre sous la dent. Et, bien sûr, de plus gros animaux ne lui font pas peur, c’est ainsi que les lapins, perdrix, lièvres et jeunes chevreuils peuvent améliorer son ordinaire lorsqu’ils passent à la portée de ses crocs acérés. En période de disette ou lorsqu’il en a pris l’habitude, le renard n’hésite pas à s’attaquer aux animaux domestiques s’ils sont mal protégés, c’est alors la terreur des poulaillers et la hantise des bergers. Il paraît que le renard a l’art de s’occuper de l’agneau premier né pendant que sa maman donne le jour au second, lors des agnelages de plein air ! Crépusculaire ou nocturne, le renard a du adapter ses activités à la présence des hommes. Il vit généralement en couple sur un territoire adapté à l’abondance de ses proies (de 100 à 500 ha). Il aime paresser dans la journée et il n’est pas rare de le voir prendre le soleil sur un rocher ou de surprendre sa sieste au cœur d’un buisson touffu.

Silhouette fine et élancée (un poids moyen de 6 kg pour les femelles et 7 pour les mâles), souvent furtive, queue touffue, presque aussi longue que le corps (1.2 à 1.4 m au total dont 50 cm de queue), museau pointu, comme ses oreilles dressées, le renard est facilement reconnaissable, même si sa robe connaît quelques variantes. Elle est le plus souvent rousse, noirâtre vers le bout des pattes et les oreilles et tâchée de blanc à la gorge, au ventre et au bout de la queue mais on appelle parfois « charbonnier » le renard où la coloration noirâtre prend plus d’importance et « croisé » celui où elle forme une croix barrant le dos. Il a également des cousins proches, adaptés à des contrées plus spécifiques. C’est par exemple l’isatis des étendues glacées de Norvège ou le fennec des dunes torrides du Sahara.

Du point de vue de la reproduction, le renard a le comportement typique du prédateur. L’efficacité de sa reproduction dépend en grande partie de la disponibilité de ses proies. Cette efficacité se traduira essentiellement par la taille des portées mises bas par la femelle. De 3 à 6 petits verront le jour en moyenne mais ce chiffre dépend fortement des ressources alimentaires et pourra monter bien au delà ou se réduire à zéro, selon que la femelle connaisse une période faste ou non. Le rut a lieu en janvier février, alors que les mâles arborent leur pelage le plus beau et le plus coloré et la femelle mettra bas en mars, après une soixantaine de jours de gestation, tout comme notre chienne domestique.
La mise bas se fait dans un terrier, généralement emprunté à un blaireau ou à des lapins, car pour ce qui est de creuser, le renard serait plutôt paresseux. Les petits naissent les yeux fermés et les conserveront ainsi pendant une quinzaine de jours, ils pèsent une centaine de grammes. Ils tètent pendant un mois avant d’effectuer leur première sortie du terrier. Dès l’âge de 3 à 4 mois, ils quittent l’environnement familial pour partir à l’aventure, coloniser d’autres domaines de chasse. Vers 9 à 10 mois, ils seront capables, à leur tour, de se reproduire.

En plus de ses débordements gastronomiques, le renard a longtemps souffert de sa mauvaise réputation de colporteur de cette terrible maladie qu’est la rage. Depuis Pasteur, tout le monde garde à l’esprit ses images douloureuses d’hommes ou d’animaux emportés dans de grandes souffrances par cette affreuse maladie. Cette réputation de bête contagieuse a été le prétexte de nombreuses destructions massives, par des moyens souvent discutables (poison, gaz, piège à mâchoire…). Le remède était parfois pire que le mal, favorisant le déplacement des renards, souvent enclins à occuper les territoires libérés par la mort de leurs congénères et disséminant ainsi plus vite la maladie. Cependant, les campagnes de vaccinations massives par des appâts vaccinaux, parfois largués d’hélicoptère, a permis d’éradiquer la rage en France, blanchissant ainsi la réputation de maître goupil.

Tout ceci pour dire qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui l’aiment, notre renard : chasseurs, fermiers, bergers, tout le monde ne cherche qu’à lui régler son compte une bonne fois pour toute Il est vrai qu’il n’a plus beaucoup de prédateurs dans nos contrées. Il y a bien longtemps qu’on ne parle plus du loup ni du lynx. L’autour des palombes, le hibou grand duc et l’aigle royal, prédateurs ailés, se font rares à Authon. Grâce à un apport important de nourriture, campagnols dans les cultures, gibiers lâchés, peu armés pour se défendre, autant de proies faciles, le renard peut proliférer tranquillement.
Ceci pourrait mener à des surpopulations anormales si les chasseurs ne veillaient pas au grain, régulant la population de renards par la chasse et le piégeage. Et pourtant, il faut prendre conscience de son utilité dans des écosystèmes entièrement façonnés par l’homme et souvent fragile. Si le renard n’est pas là, les rongeurs prolifèrent grâce aux performances de l’agriculture moderne. Suite au manque de prédateurs, les maladies se propagent dans les populations sauvages, c’est le cas par exemple de la myxomatose, qui peut être freinée par les renards mangeant sans pitié les lapins dès l’apparition de la maladie et limitant ainsi son expansion. Il est vrai que dans ce contexte d’alimentation favorable, les renards peuvent proliférer exagérément si l’on n’y prend pas garde, mais il faut éviter également d’amoindrir trop ses effectifs si l’on veut préserver un équilibre harmonieux des populations sauvages. Encore une fois, tout est question de bon sens et de gestion sensée des équilibres biologiques dans des biotopes que l’homme a créé et dont il est responsable de la sauvegarde.


Pascal Mermillod
Secrétaire - Trésorier