La perdrix (Amicale des chasseurs d'Authon) Pascal Mermillod

31 janvier 2003

Pour le chasseur, les années se suivent et ne se ressemblent pas ! En effet, au cours de l'année 2002, les efforts consentis ont enfin porté leurs fruits : on assiste dans nos plaines à une nette recrudescence du lièvre. Bénédiction pour le chasseur, comme pour le naturaliste, on voit à nouveau les capucins mener leurs courses folles sur les plaines du crépuscule. Cette réussite a plusieurs explications, notamment la décroissance des maladies épidémiques qui avaient dangereusement grevé les effectifs de ce bel animal au cours des dernières années, ainsi que la saison favorable à la reproduction. Mais les chasseurs veulent croire que les aménagements réalisés et le plan de chasse décidé par l'association ont contribué à cet heureux événement ! Malheureusement, les perdrix n'ont pas connu le même succès, bien qu'elles restent protégées. Comme chaque année, le repas de l'Amicale a connu un franc succès, à tel point que nous avons dû refuser les derniers inscrits. Il faut dire que c'était le 10ème anniversaire de cette noble institution et qu'il fût fêté comme il se doit. Au son des notes dispensées par Mimile et Sergio, grands habitués de la fête, les 180 convives ont passé une agréable journée et sont même repartis avec quelques lots, grâce à la tombola organisée par le bureau de l'association. Ce bureau a été reconduit lors de l'assemblée générale de septembre et pense déjà au banquet 2003 qui aura lieu le 29 mars, qu'on se le dise !

Sous le soleil des garrigues

Déjà bas, les rayons du soleil restaient vifs en cette belle après-midi de septembre. Au loin, le Montaigu les accrochait de ses roches aux reflets dorés et les pierres des maisons du village renvoyaient des éclats chatoyants dans la vallée gorgée de chaleur. Mon épagneul loin devant moi, je sillonnais les chemins empierrés, pensant plus à musarder dans cette belle journée qui s'achevait, qu'à chasser les lapins, perdrix, faisans ou tourterelles qui devaient me regarder, intrigués, depuis les buissons serrés encadrant le chemin pierreux. J'avais largement dépassé la Pierre Levée, vestige d'un autre temps et je marchais nonchalamment, intéressé par la moindre sauterelle, le plus petit lézard vert, attentif au doux chant des cigales. Mon chien me semblait plus intéressé que moi par les impératifs de la chasse à laquelle nous étions sensés nous livrer. Il était croisé de griffon et, si c'était sensé être un chien d'arrêt, il fallait de bonnes jambes pour être assez vite sur lui au moment où il décidait de faire voler le faisan ou démarrer le lapin. Mais je n'avais pas l'esprit à la chasse. Il faut croire que les paysages languedociens avaient su me distraire de cet instinct de chasseur que certains qualifient de barbare et qui pourtant met l'homme en communion intime avec la nature sauvage, lorsqu'elle existe encore. Je commençais à descendre au milieu des roches escarpées de la Combe de l'Homme Mort lorsqu'une ombre me fit lever les yeux, un grand rapace passait sur moi, à basse altitude. Je n'avais pas besoin de mes jumelles pour identifier la silhouette caractéristique du circaète Jean Le Blanc, grand amateur de lézards et de serpents, pourtant je les tirais de ma poche pour contempler ce magnifique oiseau que je percevais comme un cadeau de cette nature majestueuse qui m'entourait. Le circaète passait la barre rocheuse pour disparaître à ma vue lorsque je me souciais enfin de mon chien : il avait disparu ! Mauvais signe, sans doute avait-il levé et poursuivi un gibier dans les buissons voisins. Je tendais l'oreille mais seules les cigales troublaient l'air calme. Je m'avançais un peu dans le chemin de plus en plus encaissé et je finis par apercevoir une tache blanche entre deux buissons de chêne vert. Hastur était à l'arrêt, au moins à 50 mètres de moi. Je m'élançais aussitôt mais il était déjà trop tard et douze boules de plumes prenaient leur envol fébrile et disparaissaient au fond de la combe avant même d'avoir pu prendre de l'altitude. Une belle compagnie de perdrix rouges qui ne m'avait même pas laissé le temps de lever mon fusil.

Le chien s'était lancé aussitôt à leurs trousses et je n'avais plus qu'à suivre cette petite troupe, en trottinant au milieu des pierrailles parsemant le chemin. Je ne voyais plus ni chien ni perdrix ! Après quelques centaines de mètres, je commençais à ressentir la chaleur ambiante. Je m'arrêtais, posais mon fusil et m'épongeais de mon mouchoir tout en reprenant mon souffle. Soudain, un frémissement au dessus de moi, je levai la tête, le temps d'apercevoir ma volée de perdrix remontant le chemin en sens inverse puis obliquant au dessus des buissons. Le chien ne tarda pas à repasser à son tour, jappant de temps à autre et faisant de moi le spectateur inactif de cette chasse sans chasseur. Je décidais cette fois de le suivre au plus près et n'hésitais pas à entrer sans ralentir dans les buissons épais qui bordaient la combe. Je rattrapais mon chien qui suivait lentement un sentier, le nez à terre et la queue frémissante. Les perdrix ne sont pas loin ! En effet, elles prennent leur essor à une quarantaine de mètres. Elles sont déjà loin mais je réussis à en aligner une : pan ! pan ! Raté. Nous voici repartis, les perdrix, le chien et moi ! Je ne sais pas combien de temps a duré cette poursuite infernale. Je ne sais plus combien de fois nous avons encore levé ces perdrix ni combien de cartouches je leur ai consacrées. Mais je me souviens bien que lorsque j'ai repris mes esprits, j'étais harassé, lacéré d'avoir traversé tant de buissons et surtout perdu, au fond d'une vallée qui ne me disait rien alors que le soir qui commençait à tomber étirait des ombres gigantesques sur les barres rocheuses qui bordaient la combe où je me trouvais. Mon chien, semblant prendre conscience de mon désarroi, avait lui aussi oublié les perdrix et était venu s'asseoir haletant à mes pieds. Je restais là quelques minutes à réfléchir à la manière dont j'allais nous sortir de ce mauvais pas lorsqu'un bruissement d'ailes me fit lever la tête. Les perdrix traversaient la combe à tire d'aile, voulant sans doute m'offrir une dernière chance. Elles allaient franchir la barre rocheuse lorsque mes deux coups partirent, décrochant deux perdrix qui tombèrent au-delà de la crête. Sans hésiter, je me lançais une fois de plus au travers des buissons, gravissant le flanc de la combe sans prêter attention aux nouvelles griffures, j'escaladais les rochers et arrivais à la crête, près d'un chêne derrière lequel mes oiseaux avaient disparu. Je fis encore une vingtaine de mètres et, comme par miracle, j'arrivais sur un vaste chemin au milieu duquel gisaient les deux perdrix. Je reconnus ce chemin, c'était celui des Grands Planes, si je le suivais vers l'ouest, il me ramènerait immanquablement au village. Je ramassais mes perdrix, et j'eus presque envie de les remercier de m'avoir fait retrouver mon chemin au milieu de cette garrigue sans limites. Mes premiers pas sur le chemin furent salués par le sifflement strident du circaète qui, lui aussi avait suivi notre folle cavalcade. Je rentrais à la nuit tombée, fourbu, mais heureux de mon aventure.

C'est devenu une tradition, une petite anecdote de chasse plus ou moins romancée me sert à introduire l'espèce sauvage qui accaparera les feux de la rampe dans notre gazette de l'année.
Bien sûr il s'agira cette fois de la perdrix, mais rassurez-vous, nous nous attacherons plus à notre perdrix grise qu'à la perdrix rouge qui me fît courir autrefois, plus méridionale et rare dans nos contrées. La perdrix est certes un gibier, cependant, elle n'est plus chassée sur le territoire de l'Amicale des Chasseurs d'Authon depuis 1996. Malgré cette suspension et malgré de nombreux efforts réalisés par les chasseurs (agrainage, lâchers de reproducteurs, cultures à gibier, comptage annuel…), la population de perdrix ne cesse de décroître, à tel point qu'il n'en reste qu'un petit noyau, à peine suffisant à maintenir l'espèce. C'est pour essayer de comprendre les raisons de cet échec que nous avons décidé de parler d'elle cette année.

Perdrix perdrix, tel est le nom latin de notre perdrix grise, facile à retenir, comparé à " Alectoris rufa ", nom savant de la perdrix rouge que nous voyons de temps en temps et qui m'a fait courir à travers les garrigues. La perdrix grise est présente presque partout en France, excepté à l'extrême sud (en dessous d'une ligne Bordeaux - Avignon). La perdrix est une habitante des grandes plaines, elle aime les cultures parsemées de couverts, bref, c'est une grande amatrice de bocages. Pourtant, elle s'adapte remarquablement bien aux immensités beauceronnes, pourtant dénuées de tout couvert, alors qu'elle se fait rare dans des régions où il reste encore un peu de polyculture, comme dans les plaines d'Authon. Pourquoi ce mystère, pourquoi n'arrivons-nous pas à rétablir des effectifs décents pour cette belle espèce ? On peut mettre en avant plusieurs explications, sans toutefois avoir de certitude pour expliquer ce phénomène. Les explications se trouvent dans la connaissance des mœurs de ces oiseaux.

La perdrix a le plumage brun - gris, mêlé de marron aux flancs et à la queue. Elle porte sur le poitrail un " fer à cheval " brun - roux qui, à en croire certains chasseurs, serait plus marqué chez le mâle que chez la femelle. En fait, cette méthode ne semble pas très fiable pour distinguer les sexes aux dires des spécialistes. Le meilleur moyen serait l'examen des rémiges (plumes rigides qui forment la surface portante des ailes) les plus proches du corps, qui sont striées chez le mâle et non chez la femelle. La perdrix est assez prolifique, elle pond de 12 à 18 œufs vert olive en avril-mai et les couve pendant 24 jours. Les petits (" perdreaux ") quittent rapidement le nid et les deux parents participent à leur alimentation et à leur éducation. C'est sans doute la période de reproduction que les perdrix sont les plus sensibles aux différents problèmes susceptibles de nuire à leur prolificité. En effet, Pour sa nidification, la perdrix recherche un endroit caché sous la végétation mais proche des plaines où elle s'alimentera. Bien souvent , les bocages ayant disparu, cela se termine dans un fossé, où elle risquera de périr lors d'un broyage planifié à mauvais escient. D'autre part, pendant les deux premières semaine, les jeunes sont uniquement carnivores et se nourrissent de larves, de vers et d'insectes. C'est une denrée qui se fait rare dans nos plaines où les cultures sont très protégées contre les éventuelles attaques d'insectes ravageurs. La famine est donc l'une des explications possibles de la stagnation des effectifs de nos oiseaux. Ce problème est particulièrement sensible dans un système de polyculture, puisque plusieurs pesticides sont utilisés pour protéger plusieurs cultures et que l'impact sur les espèces d'insectes est donc plus large. L'autre problème étant l'amélioration des techniques de culture et des variétés de céréales utilisée, à croissance plus rapide, ce qui mets nos jeunes perdreaux dans un environnement de pousses hautes, ombragées et froides, les rendant plus sensibles aux éventuelles intempéries. A deux semaines, les perdreaux prennent leur premier vol mais ils vont accompagner les parents et former une " compagnie " qui restera soudée jusqu'à l'hiver. Bien qu'ils soient unis, ils payeront un lourd tribus aux différents prédateurs alors que les moissons vont les dévoiler aux yeux de nombreux prédateurs ailés, rapaces et becs droits. Pendant la mauvaise saison, c'est plutôt les prédateurs à quatre pattes (renard, fouine) qui feront baisser les effectifs des rescapés.

Pour une fois, on ne peut pas accuser les chasseurs, puisque cette espèce n'est plus chassée depuis des années à Authon. La disparition de la perdrix est due à un concours de circonstances impliquant les changements de paysages (disparition des bocages), les progrès des techniques de culture (variétés performantes, pesticides) et la prolifération non contrôlée de certains prédateurs (corvidés, rapaces). Les chasseurs essayent d'améliorer les choses en lâchant des reproducteurs, en nourrissant, et surtout en arrêtant la chasse. Cela suffira-t-il ? C'est à voir, mais les résultats ne sont pas encourageants et les chiffres stagnent lors des comptages annuels. Il faudrait sans doute plus d'aménagements de biotopes, mais ils ne sont pas compatibles avec les pratiques culturales, alors que faire ? regarder disparaître les perdrix et autres oiseaux des grandes plaines ? C'est de notre détermination que dépendra le résultat.

Pascal Mermillod
Secrétaire - Trésorier