Les musiques de la nature Véronique Philippot

Le rêve et la brume
Vont où va la nuit ;
Paupières et roses
S'ouvrent demi-closes ;
Du réveil des choses
On entend le bruit.
Fumées et verdure,
Les nuits et les toits ;
Le vent parle aux chênes,
L'eau parle aux fontaines ;
Toutes les haleines
Deviennent des voix !

Extrait "Les chants du crépuscule" Victor HUGO


Authon. Un matin du mois de mai dès l'aube. Le temps est suspendu un instant. Les écharpes de brume, légères et effilochées, hésitent encore à se dénouer des jeunes branches gorgées de sève neuve avant de s'étioler doucement vers les cieux peu à peu emplis d'une lumière pale et frileuse. Le monde appartient encore aux chants multicolores des oiseaux, tour à tour entêtants ou mélodieux, longs thèmes monotones ou cris saccadés et véhéments, mais toujours victorieux sur la nuit qui s'achève. Juste un moment, tirades, roucoulements, trilles, susurrements, tintements et gazouillis investissent pleinement l'espace sonore encore vierge de tout bruit généré par les activités humaines. Dans la légèreté du silence éphémère et librement pénétré par la magie du chant des oiseaux, on pourrait presque recueillir au creux de l'oreille le défroissement imperceptible mais téméraire des nouvelles feuilles avides de lumière. Les créatures à plumes ne sont cependant pas les seules à rivaliser de leurs chants et cris. Si l'aube appartient plutôt aux oiseaux, bien que leurs mélodies accompagnent volontiers la course du soleil, le crépuscule est le domaine des crapauds et grenouilles. Enfin, alors que le soleil haut perché dans le ciel invite à l'oisiveté, les insectes chanteurs font des prairies laissées en herbes folles un monde enchanté de stridulations et de crissements. Tendons donc l'oreille et entrons dans l'univers de la musique animale.

Pourquoi roucouler, mugir ou grogner ? Effets d'émotions ou nécessité ?

Il serait plaisant de croire que les rouges-gorges, grillons et rainettes chantent pour le seul plaisir de l'Homme mais la création n'est pas ainsi faite. Dans le monde sauvage qui nous entoure, un impératif absolu inhibe toute fantaisie : l'animal ou la plante doit rester en vie suffisamment longtemps pour se reproduire et assurer ainsi la pérennité de l'espèce. Les animaux chantent pour obéir à cette règle universelle. Ils s'égosillent, pépient, coassent, frottent ou crient pour que la vie continue encore. Chaque son émis serait un message porteur d'un sens précis pour les individus de la même espèce. Les biologistes estiment que les sons émis sont un système de langage utile capable de varier selon les circonstances et les réponses souhaitées. Néanmoins, on pourrait admettre une certaine gratuité de l'expression auditive chez les animaux (tout comme chez l'Homme). Ceci a fait naître une nouvelle discipline encore marginale, la zoomusicologie, qui relève davantage de l'esthétique et de la poésie que des sciences exactes. Quoiqu'il en soit, l'avantage du son sur l'image est évident : le signal sonore peut porter sur de longues distances. Il ne laisse aucune trace et sa durée est limitée. Enfin, il est modulable : les sons sont des phénomènes vibratoires caractérisés par leur amplitude (plus ou moins forts), leur fréquence (plus ou moins aigus) et leur périodicité.

Les biologistes admettent donc qu'une émission sonore entraîne théoriquement une réponse adéquate de l'individu ciblé dans l'intérêt de l'émetteur (pour la reproduction par exemple) ou du récepteur (protection des petits par exemple). Autrement dit, rien ne serait dû au seul hasard et tout son émis serait utile. Cela revient à considérer l'animal comme une machine dépourvue d'émotions, ce qui n'est pas le cas chez les animaux assez évolués. Mais un animal signalant ainsi sa présence par des indices sonores prend des risques pour sa propre survie en facilitant le travail des prédateurs éventuels. Il fait fuir aussi les proies potentielles, ce qui peut affamer l'indiscret.

Ne pas confondre bruit et signal sonore

En résumé, les signaux sonores ont une vocation de communication au sein d'une même espèce. En revanche, les cris, grognements, bruissements, frottements, craquements sont générés sous l'effet d'émotions ou lors d'activités bruyantes. Ils sont interprétés comme des avertissements de présence pour prédateurs ou proies. Les bruits ne sont pas à l'avantage des individus de la même espèce mais à l'avantage des autres espèces occupant le même territoire. Donc bruits et signaux sonores sont également utiles pour l'équilibre des populations animales sauvages.

Bergeronnette
    
Mésange
    
Merle












Des animaux qui appellent, s'interpellent, s'apostrophent et ripostent

Les biologistes reconnaissent plusieurs contextes de communication sonore :

Se protéger et protéger les petits.
Les animaux émettent des cris d'alarme en présence de dangers, l'approche d'un prédateur notamment. La bergeronnette pousse un cri sec de même que le rouge-gorge dont le cri est répété rapidement. Dans un troupeau de cerfs femelles, la vieille biche faisant autorité et chargée de la protection du groupe, toujours sur le qui-vive, pousse des cris brefs afin que la fuite collective s'organise. Les biologistes discutent de l'intérêt des individus à avertir les congénères d'un danger dont ils sont eux mêmes conscients. Les cris d'alarme trahissent la présence de l'émetteur, ce qui n'est pas à son avantage… Les sons produits lors d'un danger serait une simple manifestation de l'état de stress . Un animal qui a peur cherche à provoquer terreur et intimidation chez l'indésirable en produisant un cri strident (oiseaux) ou puissant (rugissement et grognements chez les mammifères).

Délimiter son territoire.
Les oiseaux marquent leur territoire par un chant plus ou moins complexe. Le pinson des arbres mâle défend les frontières de son aire de nidification pendant que la femelle couve par un chant sonore et énergique. L'avertissement est très agressif à l'égard des congénères. Les grenouilles possèdent également des chants territoriaux. N'oublions pas le brame du cerf qui perce le silence du petit matin alors que le paysage forestier arbore des robes d'or et de feu pour le dernier bal des feuilles d'automne. Les mâles imposent ainsi leur présence et leurs droits sur les femelles de la harde temporaire de façon belliqueuse et bruyante vis à vis des autres mâles.
  
Appeler les femelles
La période de la reproduction correspondant avec la fin de la mauvaise saison chez beaucoup d'espèces et qui peut s'étaler dans le temps tant que les petits peuvent trouver suffisamment de nourriture, est caractérisée par un réveil acoustique de nos campagnes. Les mâles émettent des chants nuptiaux à l'intention des femelles. Les grenouilles et crapauds mâles regagnent leur point d'eau de naissance (mares, étangs ou simples fossés) et, de là, appellent les femelles dont la migration saisonnière est légèrement retardée. Avec un peu d'exercice, on peut alors repérer à l'oreille les espèces qui fréquentent la mare voisine. Certaines sont discrètes comme le sonneur à ventre jaune, petit crapaud qui chante à toute heure du jour ou de la nuit avec une seule note basse rappelant le jappement d'un petit chien. Citons aussi l'alyte accoucheur encore bien représenté à Authon au niveau du lavoir rue de la gare (espèce menacée et protégée par la loi) qui émet une seule note agréable et claire. Dans un groupe, chacun émet son chant bref et cristallin durant les intervalles de silence laissés par les autres mâles. A l'opposé, le chant d'attraction du crapaud calamite est d'une puissance surprenante grâce à son sac vocal qui se gonfle comme un ballon. Les rassemblements de rainettes vertes fournissent des concerts très sonores et rythmés. Les grenouilles vertes accompagnent les soirées estivales champêtres de leurs chants sourds et ronflants.
Mais les Amphibiens chanteurs ne sont pas les seuls à appeler leurs partenaires. Les oiseaux capables de chanter rivalisent de gazouillis, susurrements, cascades de sons vigoureux ou plaintifs, notes aiguës, graves, prolongées, distinctes ou fluides… Chez la bergeronnette, le chant mâle est une combinaison gazouillée de cris variés. La mésange bleue lance de longs trilles cristallins.

Des dispositifs et des astuces pour se faire entendre et entendre

Le monde animal a imaginé des dispositifs variés pour chanter avec ou sans souffle d'air.
Le petit peuple des herbes folles, sauterelles, criquets et grillons, se met à chanter dès que les conditions sont bonnes en période estivale. Ils ont besoin de chaleur pour sortir leurs violons, instruments à frottement. Aussi, ils restent silencieux au petit matin ou après une pluie rafraîchissante. Sauterelles et grillons mâles se frottent les ailes et ainsi naissent les stridulations qui montent dans le ciel d'été. Mais, les véritables violonistes sont les criquets (certains, pas tous). Leurs archets sont les pattes arrières, lesquelles sont munies de petites verrues. Les parties capables de vibrer sont les ailes. Les pattes frottent sur les nervures saillantes des ailes. L'espace entre celles-ci constitue une boîte re résonance qui amplifie les sons.

Criquet mâle
   
Sauterelle mâle
  
Grillon mâle










Ces Insectes chanteurs entendent grâce à des organes de réception capables de collecter les ondes sonores. Les grillons sont équipés de tympans (membranes capables d'être déformées par les sons) sur les pattes avant. Chez le criquet, le dispositif sensible est situé à la base de l'abdomen. En bref, les uns entendent avec les pattes, les autres avec le ventre.
Contrairement aux Insectes chez qui l'émission de sons ne dépend pas d'un courant d'air, les Amphibiens chanteurs, Oiseaux, et Mammifères doivent souffler pour se faire entendre. On parle alors de phonation. Chez les grenouilles et crapauds, les sons sont produits la bouche fermée. Le chant résulte de la vibration de cordes vocales dans le larynx (à l'entrée des poumons) au passage de l'air entre les poumons et le sac vocal. C'est toujours le même air qui sert au cours des coassements successifs en un mouvement de va-et-vient. Le sac vocal a un rôle d'amplificateur.

courants d'air
Chez les Oiseaux, il existe des membranes vibrantes au niveau de la séparation des bronches. Ce dispositif est la syrinx. Le rôle de la bouche est nul ou très réduit.

Chez les Mammifères, la phonation est due aux vibrations des cordes vocales situées dans le larynx (partie haute de la trachée). Le nez, la bouche et la gorge jouent un rôle de résonateurs.

Pour capturer les sons, les Vertébrés capables d'entendre possèdent des dispositifs au niveau de la tête. Il s'agit de l'oreille interne (ou labyrinthe). Le mécanisme assez complexe repose sur l'existence de cellules sensorielles sensibles aux différences de pressions. Les Mammifères possèdent une structure externe, le pavillon, qui permet de mieux déceler l'origine des sons perçus. Les sons recueillis sont transmis au labyrinthe grâce aux vibrations du tympan et d'osselets accolés à cette membrane.

Pour que la musique de la nature dure

Que la musique animale soit l'expression d'émotions, une intention de communication, ou un don gratuit de la nature pour le bien être de l'humanité, elle doit demeurer car elle est la Vie. Tout ce qui perturbe les populations sauvages d'animaux chanteurs, essentiellement par la dégradation des milieux naturels ordinaires, a une incidence négative sur le fond sonore de nos campagnes. Par ailleurs, les bruits excessifs ou continus liés aux activités humaines gênent considérablement la communication acoustique des Oiseaux, Insectes, Amphibiens et Mammifères. Comment se faire entendre dans une prairie cernée par une armée de tondeuses dont le bruit ronflant est fort désagréable ? Cette gêne récurrente contribue à l'abandon des territoires acoustiquement pollués.

En accordant une intention particulière à notre environnement sonore, simplement par l'exercice d'une écoute attentive, on participe déjà à la protection de la faune chanteuse. De plus, repenser son espace de vie par quelques aménagements judicieux est essentiel :
  • planter des haies garantissant abris et nourriture aux oiseaux : arbustes à baies et essences locales
  • favoriser le logement des oiseaux (nichoirs, arbres morts…) et les nourrir en période de gel
  • préserver les mares, c'est sauver les grenouilles et crapauds qui sont des espèces chanteuses gravement menacées et protégées par la loi
  • espacer les tontes des pelouses qui détruisent sauterelles et autres insectes chanteurs
  • oublier les pesticides responsables de la désertification et de la banalisation de nos jardins
  • préférer des prairies fleuries et colorées aux gazons pauvres et uniformes : la pelouse classique stérile, triste et muette pourrait devenir par endroits un espace chanteur et enchanteur

    Les illustrations d'Amphibiens, mare et insectes (sauf schéma explicatif phonation grenouille) sont d'après ou extraites des livrets CPN) et les illustrations d'oiseaux sont de Richard Ferrandiz (1977)


    Petite documentation (très succincte) muette ou sonore pour en savoir plus :

    Paroles animales. Sciences et avenir. HS. Juin-juillet 2002.
    Les oiseaux dans mon jardin. Ed. Chantecler, 127 p.
    Le jardin des oiseaux. Ed. Delachaux et Niestlé. 160 p.
    Les dix règles d'or du jardin de nature. Nashver Production. CD-ROM
    Cris et chants des animaux sauvages de France. Nashver Production. CD
    Les chants de l'été. Nashver Production CD
    Quand chantent les loups. Nashver Production. CD
    Les sons de la mer. Nashver Production. CD
    Petite encyclopédie des oiseaux des jardins. Double CD. Bougrain Dubourg
    Le chant des oiseaux. Comprendre, reconnaître, enregistrer. Ed. sang de la Terre. Livre et CD
    Guide sonore de la Fédération des Clubs "Connaître et Protéger la Nature". Les Batraciens de France. FCPN. Cassette audio
    A la rencontre des sauterelles, criquets et grillons. Les cahiers techniques de la Gazette des terriers, le journal des clubs CPN n°102, juillet 2002

    Où se procurer les catalogues ? (gratuits et sur demande)
  • Maison des CPN 08240 Boult aux Bois
  • LPO Service diffusion BP 263 17305 Rochefort Cedex
    - par Internet : www.lpo-birdlife.asso.fr
  • FIFO-Distribution BP 10 Résidence La Fontaine 79340 Ménigoute
  • Terre vivante Domaine de Raud 38710 Mens
    - Email : terrevivante@wanadoo.fr ; Site : www.terrevivante.org