Mares d'Authon, mares d'antan ? Véronique Philippot

Une mare ? Un trou d'eau quoi ! Ou mieux, un ancien lavoir, un récupérateur d'eau de ruissellement pour le bétail ou l'irrigation. Ou peut être une source négligée ou une fontaine. Au fait, qu'entend-on par mare ?
 
La Véronnière, AUTHON - Photo Véronique Philippot
A travers ces errements de l'esprit, c'est le concept même de mare qui interroge. Un trou d'eau vaut-il la peine de faire couler de l'encre s'il nous est présenté orphelin de sa fonction d'origine ? Ainsi, les trous d'eau deviennent-ils abreuvoirs pour le bétail, pataugeoires pour la basse-cour, fossés pour le drainage, réservoirs pour les pompiers, lavoirs pour les lavandières, fontaines pour les ménagères, bassins pour les pêcheurs. La plupart de ces images traditionnelles appartiennent déjà à notre passé… Les fosses ne sont plus que des cloaques inutiles, oubliés, négligés, clôturés, emmurés voire méprisés à l'ère du rendement et des machines. Alors, trop souvent, les mares ne sont plus entretenues et disparaissent comme des peaux de chagrin de notre paysage rural. En effet, la plupart ont été creusées par l'Homme et tendent à se combler naturellement sans curetage et sans un contrôle continu des ceintures végétales qui s'y développent. Au pire, quelques instants suffisent pour combler l'un de ces trous d'eau indésirables. Ce que l'on ignore trop souvent, c'est qu'une multitude de petits mondes aquatiques (les mares étaient très nombreuses autrefois, distantes de moins de 200 m les unes des autres par endroits) est livrée au bon vouloir de l'Homme. Toute la vulnérabilité de ces petits mondes tient dans le fait qu'ils naissent et meurent par et pour l'être humain. La disparition de ces microcosmes de la vase, c'est la fin d'un grand nombre de bêtes plus ou moins attrayantes, souvent méconnues, parfois associées aux légendes de pays et qui ont coloré le paysage sonore de nos anciens.

Qu'en est-il des mares d'Authon ? Que reste-il de nos trous d'eau creusés par les ancêtres ? Avec votre aide, il est possible de dresser un inventaire sans prétention et de mener une petite enquête sur l'histoire et état de nos mares, mais aussi sur leur végétation et la faune qui les peuple.

Je tiens à remercier ici toutes les personnes qui m'ont consacré un peu de leur temps pour mener à bien ce début d'enquête, le contenu pouvant sembler saugrenu à première vue. Il s'agit de rassembler et de figer sur papier quelques morceaux à priori insignifiants du patrimoine culturel ordinaire qui ne cesse de disparaître chaque jour dans la plus grande discrétion et l'indifférence générale. La collecte de données concernant la faune et la flore inféodées aux eaux stagnantes est très importante et contribue à une meilleure connaissance de certaines espèces rares et protégées, notamment sur leur distribution régionale. Merci encore à ceux qui ont bien voulu répondre à mes questions. N'hésitez pas à me communiquer des informations sur les mares de la commune (la plupart étant situées sur des terrains privés inaccessibles), même par l'intermédiaire de la mairie.

Représentations folkloriques régionales et mythes relatifs aux Mares et Amphibiens

D'après René COURSAULT, les grenouilles étaient jadis communes et se mêlaient sans discrétion à la foule des animaux ordinaires inféodés aux petits bourgs de zones humides, ceci même dans les marécages urbains puisque la rue principale de Loches se nommait autrefois " rue grenouillère "
Ce même auteur cite une chanson folklorique du pays dite des " guernouillettes " recueillie sans doute près de l'étang du Louroux (Indre et Loire) par J.M. Rougé :

" Cra, coa, coa, cra… guernouillettes guernouillettes
Dormez jusqu'au biautemps
Guernouillettes des étangs "


Enfin, il existe une expression populaire locale pour dire qu'un homme d'affaires a fait le plongeon : " il a mangé la grenouille ".

Les Amphibiens occupent une place importante dans le bestiaire des sorciers d'antan. Tout comme ils faisaient cesser les hémorragies par application de toiles d'araignées, ils préparaient des mixtures à base de venin de crapaud ou de fientes de poules. Parmi les animaux maléfiques, il faut ranger le serpent et à un moindre degré le crapaud. Enfin, n'oublions pas que François Ier, à une époque où l'héraldique mettait à la mode la représentation d'animaux bizarres sur les blasons, a choisi l'inoffensive salamandre comme emblème. Les alchimistes se plaisaient à croire que cet animal diabolique possédait le pouvoir surnaturel de résister au feu. On pensait même qu'en les jetant dans les flammes, l'incendie pouvait être éteint.Il est vrai que cet Amphibien secrète un mucus protecteur lorsqu'il se sent en danger mais l'imagination collective, toujours fertile autour des bêtes de la vase, a largement contribué à sa mauvaise réputation

Evocations de paysages d'eaux stagnantes et d'Amphibiens à travers les noms de lieux locaux

Sans avoir à fouiller les méandres savants de la micro toponymie (étude des noms de lieux-dits ou de rues), certains noms de petits pays du bassin de la Brenne (qui draine en amont le secteur d'Authon) sont très évocateurs. Tous les lieux-dits désignés avec les mots fosse, fossette (les Fossettes à Authon) ou fossillon ou encore ceux qui comportent le mot abreuvoir (l'Abreuvoir au Boulay) témoignent de la présence caractéristique de points d'eau creusés pour le bétail. Les sources sauvages en plein champs aussi bien que celles capturées et exploitées donneront à leurs pays ou aux chemins qui y mènent des noms renfermant souvent le terme sans équivoque de fontaine (Chemin de la Fontaine à Authon, Fontaine Grenier à Prunay-Cassereau) . De même, les noms tels que la Grenouillerie, le moulin de Grenouilleau, la Crapaudière (Auzouer) donnent le ton du paysage sonore de notre campagne d'antan. Pour approfondir plus sûrement le sujet, nous emprunterons quelques révélations fournies par la très intéressante analyse de GENDRON (2001) afin de mettre en évidence les liens existants entre certains noms du terroir et l'eau dormante : le marchais désigne la mare ou l'étang (Clair Marchais à Authon, le Grand Marchais à Villechauve), la noue rend compte de la présence d'un terrain humide affaissé (la Noue Grêle à Prunay Cassereau, la Noue ronde et les Grandes Noues à Saunay ; Nouette à Villechauve) , mortier est utilisé dans le sens de boue ou mare fangeuse et gasse est une flaque d'eau boueuse donnant notamment le nom la Gasserie à Auzouer (et peut être la Gacetterie à Authon ?). Enfin, d'autres noms évoquent bien la boue liée aux terrains humides et plus ou moins inondés : Moulin de Patouillet (Authon), carrefour de la Patouille, le Patouilleau, le Pré des Bourbiers, La Bourdillère, et sans doute même Roule-crotte (Neuville sur Brenne.

Petites histoires de mares à Authon (chapitre ouvert et sans fin)

De mémoire de nos anciens authonais, un nombre important de mares a été supprimé, souvent pour des raisons d'insalubrité comme la mare ensevelie sous la place du Danube qui recueillait en période pluvieuse le trop plein du cours d'eau temporaire du même nom, parfois pour assurer la sécurité alors que le point d'eau avait perdu sa raison d'être. Une native d'Authon se souvient que la mare de la Véronnière a été comblée alors qu'elle était enfant dans les années 30. Le bassin de dimensions respectables se trouvant très près des habitations, manœuvrer le tombereau devenait difficile. Un jour, celui-ci glissa dans la fosse, entraînant cheval et hommes.
 
La Cure, Authon - Photo Véronique Philippot
Au moment où j'écris ces lignes, on continue à déverser gravas et graviers dans certaines fosses bien familières aux plus âgés. D'ailleurs, ces personnes pleines de sagesse et quelque peu nostalgiques disent regretter la disparition de ces réservoirs d'eau potentiels contre les incendies ou même pour l'arrosage des potagers. Les fantômes des mares perdues se manifestent durant les périodes pluvieuses. Ainsi, certains jardins se sont trouvés inondés cet hiver avec de l'eau semblant suinter des entrailles de la terre. On apprend alors qu'une mare a été bouchée là quelques dizaines d'années auparavant. Qui dit nostalgie dit souvenirs d'enfance et donc jeux de gamins. Un ancien d'Authon se plait à raconter avec émotion les parties de glissade sur la mare de la Gacetterie au retour de l'école dans les années 30. Les sabots de bois étaient alors des alliés efficaces pour traverser d'un bord à l'autre la fosse gelée. Mieux, les chenapans n'hésitaient pas à chiper une boîte à laver dans quelque lavoir. C'était le temps des hivers rudes, jamais retrouvés depuis 1940, aux dires du gamin devenu grand-père.

Beaucoup d'authonais, jeunes ou anciens, semblent vouer à leur mare un véritable attachement. L'observation des animaux qui fréquentent plus ou moins assidûment le point d'eau est toujours une source d'émerveillement : les oiseaux repèrent facilement les étendues d'eaux dormantes, les chauve-souris rasent les eaux pour gober quelques insectes volants en fin de journée, le ballet des libellules apporte une touche de couleur virevoltante. Les plus chanceux peuvent surprendre quelques sangliers et chevreuils allant se cacher et s'abreuver dans le fouillis végétal d'un point d'eau tranquille. Dans le monde rural, la vie de la ferme s'organisait autour de ce réceptacle d'eau dormante et une foule de souvenirs gravite autour de ce centre vital. Dans la conscience collective, l'eau était symbole de vie et apparaissait comme la condition même de la pérennité de l'habitat. Un natif de 1918 se souvient qu'une fosse " à boi " (traduire à boire) existait juste derrière un corps de bâtiments de la Gacetterie. Cette mare avait été creusée jadis pour collecter de l'eau destinée à la cuisine et la boisson. Le puits actuel dont l'âge dépasse 80 ans, monté en moellons et profond de 21 m, n'existait alors pas encore. On faisait donc bouillir l'eau de la fosse où se mêlaient grenouilles, crapauds et " scarabées d'eau ". Les jeunes des années 60 y pêchaient encore du poisson avant que ce trou devenu apparemment inutile ne soit comblé à l'occasion du remembrement.

La route départementale D 71 rejoignant Monthodon est jalonnée de quelques mares certainement plus nombreuses à l'origine. Ces fosses ont été creusées au XVIIIème siècle semble-t-il, au bord de la voie, pour abreuver le bétail du temps où les bêtes étaient acheminées de Montoire aux foires aux bestiaux de Château-Renault. Ce trafic d'animaux par la route s'est définitivement éteint avant même 1900 avec la construction du chemin de fer. Les fosses restent les témoins vivants d'une époque révolue mais en scrutant le fond des eaux avec insistance, on peut encore saisir le beuglement de quelques vaches crottées et éreintées par cette migration forcée.

Remontons encore dans le temps, à l'ère de la féodalité et au cœur du comté de Vendôme, alors que le paysage d'Authon était encore fermé par des forêts ancestrales profondes qu'aucune pioche n'avait encore violées. Dans son ouvrage, Paul DE BRANTES nous parle de très vieux fossés qui seraient des vestiges (davantage topographiques qu'architecturaux !) des premières habitations disséminées dans le bas Vendômois. Au cours du XIIIème siècle, hommes et animaux domestiques se protégeaient derrières des palissades (ou plessis) dressées sur des talus, eux-mêmes créés à l'occasion de l'affouillement des tranchées. Que reste-il de ces travaux de terrassement ? Les troupeaux de porcs fourrageaient au pied des chênes mais les loups rôdaient et les hommes leur livraient une lutte sans merci. A ce propos, Paul DE BRANTES cite la " Fosse du Loup Pendu ", petite mare proche du château du Fresne, " souvenir lointain de la fin brutale de l'un de ces prédateurs ".

Assez anecdotique est la naissance d'une mare au terme d'une activité traditionnelle locale : ici la mare, plus justement l'étang, n'est pas un aboutissement en soi mais une conséquence, celle de l'exploitation sur des décennies d'un sous-sol généreux dont Authon peut se vanter à travers l'architecture de la plupart de ses maisons, de la plus simple à la plus audacieuse. Ce présent de la nature, l'argile, a permis de maintenir en activité la briqueterie sur le lieu-dit " La curé " jusqu'en 1957. L' empreinte résiduelle de cette activité éteinte est un immense bassin que l'on peut qualifier de fosse d'extraction désormais occupée par une sympathique population de grenouilles.

Avant que le fossé qui servait de lit épisodique au Danube ne soit busé dans le bourg, les habitants mitoyens s'endormaient (parfois difficilement…) avec les chants des grenouilles et crapauds d'abord mélodieux, puis insistants et bruyants jusqu'à devenir assommants à une heure déjà avancée de la nuit. Ces animaux, fort regrettés aujourd'hui, faisaient partie de leur vie, annonçant dès la fin des gelées les longues soirées de printemps. La mare de la place du Danube ainsi que le fossé qui la prolongeait le long de la rue partant sur Villechauve, lequel semblait alimenté par quelques sources aujourd'hui disparues lors des travaux de la station d'épuration, ont été curés manuellement dans les années 1950. Cet entretient s'avérait important pour les villageois : l'extraction de la vase a permis le retour et le stockage de l'eau, eau si précieuse dans la lutte contre les incendies. A cette époque, on ne se servait pas d'eau potable pour venir à bout des flammes. L'installation des bornes à incendie à condamné définitivement ces paradis pour grenouilles. Aucune âme ne s'accorde toutefois à remettre en question la suppression de la fosse en plein bourg car la mare était devenue un réceptacle de déchets divers et putrescibles…

Vers 1930, l'une des nombreuses mares de la campagne d'Authon aurait été le théâtre d'un sombre fait divers relaté dans les journaux de l'époque et dont l'origine patauge dans une obscure histoire de meurs. Un homme aurait été jeté dans la fosse en guise de vengeance. Mais, le malheureux sachant nager et tentant de regagner les berges, aurait reçu quelques coups d'assommoir jusqu'à ce que noyade s'en suive.

Enfin, les canards des mares d'Authon peuvent continuer à patauger gaiement dans nos fosses vaseuses car leurs compagnons bipèdes leur témoignent un certain attachement. Gare aux amateurs de canards en broche qui rodent autour des points d'eau ! Même le vieux palmipède rhumatisant (âgé de plus de 8 ans) qui fréquentait encore librement le lavoir du bourg il y a deux ans et se déplaçant désormais difficilement seul jusqu'à l'eau, jouit de l'aide de son maître pour le bain, quitte à se voir ramené au bord à l'aide d'une épuisette…. Sa présence ne semble pas troubler la population de tritons alpestres qui, lors des chaudes journées de printemps, font le va et vient entre les plantes aquatiques du fond et la surface (pour aller chercher l'oxygène de l'air indispensable, ce gaz dissous dans l'eau étant alors trop rare dans l'eau tiède). Notons que les tritons sont des animaux plutôt rares et protégés. Enfin, pour clore le paragraphe dédié aux canards, saluons au passage le trio Piounette, Pioupioune et Nestor qui jouent parmi les roseaux dans une " mare aux anges " de chez nous(ils se reconnaîtront).

  Véronique PHILIPPOT

BIBLIOGRAPHIE
COURSAULT René, 1972. Le folklore de la Touraine. Contribution au folklore des provinces de France. Ed. Maisonneuve et Larose, Paris.
GENDRON Stéphane. 2001. Microtyponimie de la vallée de la Brenne. In : Rivières tourangelles ; La Brenne. Edité par la Société d'Etude de la Rivière Indre et ses affluents, Monts (37)
DE BRANTES Paul. 1994. Si le Fresne m'était conté. Ed. Compagnie Douze.
Carte CASSINI. Blois, n°29
Cartes IGN échelle 1/25000, n°1921 O et 1921 E

 Lire l'article de David GREYO : Mares d'Authon, milieux de vie.