Le cerf (Amicale des Chasseurs d'Authon) Pascal Mermillod

La présentation de chaque espèce commence par une petite anecdote, extrait du bulletin municipal 2006 :

Le Pèlerin
Est-ce quelque imperceptible fumet, porteur de promesses charnelles, qui guide ses naseaux au travers des forêts de la nuit ? Est-ce un inaudible brame que la magie du rut porte à ses oreilles ? Il ne le sait même pas, le Pèlerin traverse les futaies et les halliers. Son corps puissant, magnifique mécanique, perfore les taillis les plus serrés sans ralentir. Les branches semblent s’écarter devant la poussée de son poitrail épais, comme si seule la forêt connaissait sa destination et lui ouvrait un passage en ses lieux les plus secrets.

Perché sur son hochsitz, à demi dissimulé par les branches des quelques résineux qui bordent la clairière, le chasseur attend. Un cerf va mourir ce matin, il l’a décidé. Les rayons métalliques de la lune couchante étirent d’immenses ombres au travers de cette clairière qui deviendra bientôt l’arène d’un ultime combat. Vers l’est, une clarté indéfinissable, annonce l’aube prochaine alors que quelques étoiles ponctuent encore le ciel de septembre, promesse d’une belle journée. A peine visibles dans cette clarté diffuse, quelques biches broutent à une centaine de mètres du mirador, en bordure d’un épais taillis. De temps à autre, un raire lugubre déchire le calme de la nuit finissante. Il est là, le chasseur le sait. Dissimulé au plus fort du buisson, il attend. Il prévient les biches de son brame rauque, mais il sait que l’odeur de rut qu’il émet leur fait déjà frémir les naseaux. Son heure viendra bientôt. Le chasseur l’a reconnu à son brame profond, c’est un vieux cerf, c’est l’Irrégulier, seigneur des lieux, il règne sur cette place de brame depuis des années. Un accident de jeunesse a blessé un de ses pivots et il porte depuis un bois gauche irrégulier qui lui a valu son nom et permet de le reconnaître aisément. C’est sa mort qu’a décidée le chasseur aujourd’hui et il semble en être conscient, continuant ses brames répétés sans sortir de son abri végétal. Ce vieux cerf a fait son temps, le chasseur, gestionnaire averti, a décidé de faire la place aux jeunes qui n’osent pas affronter l’ancien. Son corps est puissant et son bois irrégulier ne gêne pas son efficacité au combat, il est craint, redouté, et le plus souvent triomphe sans combattre. La seule vue de ses bois forts, aux nombreuses perlures, de ses massacres aiguisés et luisants, de son encolure épaissie d’une crinière de lion, fait généralement fuir les candidats les plus intrépides. Lorsque l’un d’eux s’avance malgré tout, aveuglé par la proximité des biches consentantes, la colère de l’Irrégulier est terrible. Il charge d’une traite, tête haute, et ne met en avant ses armes qu’au dernier moment. Il percute l’impudent dans un fracas de tonnerre. Si l’adversaire ne fuit pas au premier assaut, le vieux cerf s’acharne et finit par planter ses andouillers dans le poitrail du malheureux. Le cerf qui a laissé passer sa chance de fuite s’expose à une mort certaine, sous les coups furieux du vieux cerf.

Imperceptiblement, la clairière s’est illuminée, dévoilant aux yeux du chasseur les acteurs du drame qui va se jouer. Les biches sont agitées, anxieuses, à la fois inquiètes de la violence qui va se déchaîner et excitées de l’accouplement qu’elles attendent. Après un nouveau brame triomphant, l’Irrégulier s’avance enfin. Son cou puissant émerge de la muraille de jeunes pousses qui l’abritait. Le chasseur est prêt, carabine à l’appui, sa lunette dessine une croix prémonitoire à la base du cou du cerf. Il attend que le cerf avance encore, voulant que sa balle soit mortelle, que la bête s’écroule sans souffrir.

C’est alors qu’à l’autre extrémité de la clairière, un brame immense retentit suivi d’un fracas de branches cassées. Le Pèlerin s’avance. La tête dressée, cernée du halo dessiné par son souffle chaud dans l’air frais du matin, portant sa somptueuse ramure vers le ciel, il se dirige au trot vers les biches, poussant à nouveau un raire bref et vindicatif. L’œil du chasseur a quitté la lunette et le vieux cerf convoité pour admirer le nouveau venu. Sa force et sa détermination sont telles que rien ne semble pouvoir arrêter le Pèlerin. Il ne craint visiblement aucun adversaire, ces biches seront à lui, il l’a décidé et rien ni personne ne l’empêchera de se les approprier. Le chasseur réfléchit rapidement. Ce cerf magnifique est un pèlerin, un voyageur des forêts. Sans cantonnement précis, il erre sans fin à la recherche de nouvelles hardes. Il a la chance de le voir ce matin et il sait qu’il ne le reverra sans doute jamais. Il décide alors de gracier le vieux cerf au profit de ce nouveau venu. Le temps bref de la réflexion a suffi au Pèlerin pour rejoindre les biches. Mais le vieux cerf irrégulier ne l’entend pas de cette oreille, oubliant toute prudence, il se jette dans l’arène et fidèle à son habitude, se précipite sur l’intrus. Le Pèlerin l’a perçu et aussitôt il fait face, campé sur ses pattes, arc-bouté, prêt pour le choc. Le fracas des bois déchire le matin calme, les deux animaux restent pour un instant tête contre tête, comme mutuellement surpris de la violence de leur assaut. Le vieil Irrégulier, semblant retrouver ses esprits et ayant sans doute mal évalué la puissance démesurée de son adversaire, se recule et se détourne pour tenter de frapper l’intrus de ses andouillers de massacre. Mais le Pèlerin, malgré son plus jeune âge, possède la mémoire d’innombrables batailles remportées sur d’innombrables adversaires, il est rompu à toutes les ruses, à toutes les attaques. Profitant du détournement de son adversaire, d’une détente prodigieuse il plonge ses bois vers l’encolure du vieux cerf. Visiblement surpris de cette réaction inhabituelle, de la douleur fulgurante qu’il ressent, le vieux cerf se recule et s’ébroue. Il toise un instant son adversaire, si vite devenu son maître, la chaleur du sang qui coule abondamment sur son poitrail lui fait prendre conscience de sa défaite. Il tente de faire un pas en avant pour reprendre le combat, mais ses pattes flageolent, un voile, annonciateur de sa fin prochaine couvre son regard jadis perçant. D’un coup il volte et en titubant, regagne les fourrés. Les biches ingrates ne lui prêtent pas attention, leur maître a changé, il se dresse magnifique devant elles et envoie aux premières lueurs de l’aube un immense brame guttural porteur de toute la sauvagerie du rut et de l’ivresse de la victoire. Les biches s’éloignent vers les taillis, le Pèlerin les suit, tête haute.

Le chasseur a assisté à la scène sans réagir. Il le sait, comme il l’avait prévu, l’Irrégulier a vécu son dernier matin de brame. En même temps que son premier combat, il a perdu la vie. Le Pèlerin l’a sauvé de la balle que le chasseur lui destinait mais il lui a également porté le coup fatal qui a mis fin à son règne incontesté. C’est la rude loi des cerfs et de la sauvagerie qui les gagne chaque année. Descendu de son mirador, le chasseur suit sans peine la piste que l’Irrégulier a tracée de son sang au travers des genêts. Il ne tarde pas à le retrouver. Il s’est couché sur un lit de mousse au pied d’un bouquet de sapin pour rendre son dernier souffle. Le magnifique animal, le Prince des forêts, semble reposer au cœur de son domaine, il y a vécu en maître, digne représentant de la puissance ancestrale de la vie sauvage. Le chasseur le regarde avec admiration. Emprunt d’un immense respect, il s’approche, casse une brindille de sapin qu’il glisse dans la gueule de la bête pour lui rendre un dernier hommage. Agenouillé auprès du cerf mort, appuyé sur sa carabine, son chapeau à la main, il ressemble à un soldat veillant un frère d’arme tombé au combat.

Le cerf élaphe (Cervus elaphus)

Notre héros pour cette année est maintenant présenté, il s’agit du cerf élaphe (Cervus elaphus), encore appelé « cerf rouge » qui mérite bien son surnom de roi de la forêt. En effet, le cerf est le plus grand de nos mammifères sauvages si on fait abstraction des quelques ours maintenus avec grande difficulté dans les Pyrénées. En effet, un mâle adulte pèse de 130 à plus de 200 kg avec jusqu’à 1m30 de hauteur au garrot et la femelle pèse de 90 à 130 kg. Cette corpulence fait du cerf un animal de 5 à 10 fois plus imposant qu’un chevreuil, ce qui rend leur distinction relativement aisée. Autre signe distinctif, hormis les bois dont nous reparlerons, les cerfs, mâles et femelles, possèdent une petite queue, dont le chevreuil est dépourvu.

Le cerf est un animal grégaire et sociable, vivant en hardes dont les effectifs peuvent varier selon l’habitat et la saison. La harde est souvent menée par une biche âgée et expérimentée, parfois stérile (la « bréhaigne »). Elle est composée de biches, de faons et de jeunes mâles et femelles, chaque biche étant souvent accompagnée de ses deux jeunes, celui de l’année en cours et celui de l’année précédente. Les grands mâles vivent en général seuls ou acceptent parfois la compagnie de jeunes cerfs, sortes d’apprentis, que l’on appelle des « cerfs pages ».


L’alimentation

Contrairement au chevreuil qui serait plutôt du type cueilleur opportuniste, le cerf est un grand brouteur, ingurgitant 10 à 15 kg de végétaux chaque jour. Il peut trouver ces végétaux dans les clairières qui ponctuent les grands massifs forestiers qu’il affectionne mais il a parfois recours aux cultures avoisinantes pour compléter son casse-croûte, ce qui peut provoquer de grands dégâts et la colère des agriculteurs. Le cerf ne dédaigne pas non plus les pousses tendres des feuillus ou des résineux, ce qui peut porter de graves préjudices aux forêts en régénération. Ses habitudes sont plutôt crépusculaire et nocturnes, les cerfs préférant généralement se coucher en forêt pendant la journée. Afin de préserver son habitat et son biotope, il est donc important de modérer ses effectifs et d’éviter la surpopulation, source de dégradation aux cultures et forêts et de risques épidémiques (brucellose, tuberculose,…).

La reproduction

Le mâle est polygame, l’accès aux femelles étant le plus souvent précédé de combats, seul le vainqueur fécondera les biches. Ces combats, ayant lieu de septembre à mi-octobre font résonner nos forêts des appels rauques et gutturaux des mâles (le « brame » ou « raire ») qui signalent ainsi leur présence aux femelles ainsi qu’aux éventuels concurrents. Le brame est souvent l’occasion de grands déplacements des mâles. Certains cerfs (cerfs « pèlerins ») peuvent ainsi parcourir de grandes distances à la recherche de hardes qu’ils pourront s’approprier lors d’un combat avec le précédent titulaire. Cette habitude est hautement profitable aux échanges génétiques, garantie de la santé des populations. C’est pourquoi un des plus grands ennemis du cerf est la fragmentation de son territoire (clôtures, autoroutes, voies ferrées, canaux) qui limite ses déplacements et diminue les possibilités d’échanges de sang entre les populations. La reproduction du cerf est très saisonnée, les accouplements n’ont lieu qu’à l’époque du brame, mâles et femelles étant en repos sexuel pour le reste de l’année.

Après une gestation de huit mois, la biche donne naissance en mai ou juin à un faon unique qu’elle allaitera jusqu’à l’automne et qui s’émancipera vers l’âge de 2 ans. Vêtu d’une livrée ponctuée de blanc qu’il perdra vers l’âge de six mois, ce faon a une allure très attachante, qui n’a pas échappé à Walt Disney lorsqu’il créa « Bambi ».

La maturité sexuelle est atteinte à 3 ans pour les biches et 4 ans pour les cerfs. Le cerf atteint sa taille adulte vers l’âge de 5 à 7 ans et peut vivre jusqu’à 20 ans.




Les bois

Les bois constituent une particularité commune à la quasi totalité des cervidés. Seuls les mâles sont pourvus de ces excroissances osseuses qui tombent et repoussent chaque année, suivant les périodes d’activité sexuelle des animaux. Cette pousse des bois est en effet sous le contrôle des hormones régulant la reproduction. Chez le cerf, les bois tombent en mars – avril, laissant des cicatrices sanguinolentes et entament une repousse presque immédiate, afin d’être prêts dès juillet – août pour les combats de la saison de reproduction. Lors de leur repousse, les bois sont constitués de tissu tendre, recouverts d’une peau duveteuse (velours). A ce stade, ils sont fragiles et un simple choc peut entraîner des déformations irréversibles. Ces velours sont très appréciés par la médecine chinoise et constituent de ce fait une source de revenus importante pour les éleveurs de cerfs en Nouvelle Zélande, par exemple. Cet intérêt pour les velours est également à l’origine de la quasi disparition de certaines espèces de cerfs en Asie. A l’issue de la repousse, les bois s’ossifient et les velours se nécrosent et tombent, laissant visible les bois durcis.

En général, lors de la repousse, les bois s’enrichissent d’une ramification supplémentaire (cor ou andouiller) et leur base ou « meules » s’épaissit, le mâle améliorant ainsi sa ramure chaque année. Au delà d’un certain âge (une douzaine d’années), les nouveaux bois sont au contraires simplifiés, on dit que le cerf « ravale ».

La répartition, les populations

A l’exception de quelques régions le cerf occupe la quasi totalité du territoire français. En principe inféodé aux grands massifs forestiers, la gestion raisonnée de ses populations lui a permis d’accroître ses effectifs depuis la fin du XXème siècle et d’étendre son territoire, colonisant des zones moins forestières où il était habituellement peu représenté ou recolonisant des territoires où il avait disparu (Alpes, Pyrénées, Massif Central). C’est ainsi qu’il devient de moins en moins rare d’apercevoir cerfs ou biches dans les plaines d’Authon, en déplacement entre les forêts qui bordent la commune (Le Fresne, l’Etoile, Blanchamp). Le cerf avait disparu de Corse, mais des tentatives de réintroduction semblent fructueuses. La présence de cerfs se reconnaît à de nombreux indices, tels que des traces (ci-contre), des crottes, des passages dans la végétation (coulées), des abroutissements et des traces du frottement des bois sur de jeunes arbres lors de la perte des velours.

De nombreux élevages de cerf existent en France et en particulier dans notre région. Ces élevages produisent l’essentiel de la venaison disponible à la vente. Cette activité est également très développée en Nouvelle Zélande et en Ecosse, où de grands espaces permettent l’élevage extensif de troupeaux importants.


Préservation

Notre planète porte près de 200 espèces ou sous-espèces de cervidés dont une quarantaine sont gravement menacées de disparition et inscrites à la « liste rouge » de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN). Notre cerf élaphe est, bien entendu, loin d’être menacé, encore que ses populations ont été fragilisées dans certaines régions suite à une fragmentation excessive de ses territoires. Les espèces les plus menacées sont originaires d’Asie et d’Amérique du Sud. Des stratégies internationales ont été mises an place en vue de leur sauvegarde. Ces plans de préservation incluent des efforts de conservation in situ (préservation des populations dans leur habitat naturel). Ces stratégies doivent prévoir également la conservation (ou la recréation) de ces habitats eux-mêmes, dont la dénaturation est bien souvent à l’origine de la disparition des espèces. En plus des approches in situ, des stratégies ex situ ont été mises en place. Il s’agit du maintien et de l’amplification en captivité de noyaux résiduels d’individus en vue de leur réintroduction future. Cette seconde approche se heurte souvent à des difficultés de reproduction des espèces sauvages maintenues en captivité. Enfin, une dernière alternative peut être la constitution de banques cryogéniques de sperme et d’embryons, conservés dans l’azote liquide en vue d’un éventuel réveil futur de l’espèce lorsque des conditions propices à sa réintroduction seront disponibles. Cette approche de cryobanque peut être développée systématiquement en vue de se mettre à l’abri d’un « accident » accélérant la disparition définitive d’une espèce (épidémie par exemple).

Au centre INRA de Nouzilly, nous travaillons sur la reproduction des espèces domestiques, afin d’en comprendre les mécanismes et de développer des techniques permettant d’en améliorer l’efficacité. Pour mettre ce savoir-faire au service de la préservation des animaux sauvages, nous avons entrepris une collaboration avec le Muséum National d’Histoire Naturelle en vue de développer la technique de fécondation in vitro chez les cervidés. Cette technique consiste à prélever des ovules chez des femelles et de la semence chez des mâles, de les mettre en contact in vitro dans des conditions propices à la fécondation pour replacer ensuite les embryons issus de cette fécondation dans l’utérus d’une autre femelle, dite « receveuse ». Cette technique permet d’éviter le contact entre mâles et femelles, souvent problématique en captivité, de favoriser les échanges génétiques entre différents lieux de détention d’animaux captifs et d’amplifier la descendance des femelles. En effet, les embryons produits sur les espèces menacées peuvent être ensuite portés par des femelles appartenant à une autre espèce proche non menacée, permettant ainsi la naissance d’un plus grand nombre de jeunes.

Dans le cadre de cette collaboration, nous avons obtenu en 2004 la naissance de 3 faons élaphes (baptisés Riri, Fifi et Loulou) après réimplantation d’embryons congelés produits in vitro. Il s’agit là d’une première étape, le cerf élaphe n’étant pas menacé, il avait été choisi comme modèle afin d’évaluer la faisabilité technique de la stratégie. Cependant, cette réussite a été signalée comme une des découvertes majeures de l’année par le ministère de la recherche et a connu un fort retentissement dans la presse (article ci-dessus, paru dans Le Point en avril 2005). Forts du succès de cette première étape, nous travaillons maintenant sur certaines espèces de cerf Sika, des cerfs asiatiques gravement menacés d’extinction.



Conclusions

Les cervidés, par la multitude de leurs espèces, adaptées à une multitude d’habitats différents, représentent un exemple de biodiversité, garantie de l’adaptation des espèces à l’évolution des conditions de leur environnement.

Le cerf est le roi de nos forêts, il nous incombe de le préserver et de préserver également ses cousins qui peuplent notre planète. Plus que des mots, des efforts techniques peuvent apporter des solutions et des résultats concrets qui aident par leur retentissement médiatique à la prise de conscience de l’importance de notre environnement et de sa diversité pour la pérennité des équilibres écologiques. Cette prise de conscience est certainement la clé de la réussite à l’échelle planétaire des stratégies de conservation. Beaucoup de chemin reste à parcourir et pour réussir, il faut agir !