Histoire succincte de l'Abbaye de l'Etoile Paul de Brantes

Tout commence il y a mille ans lorsque le Vendômois était gouverné par le 9ème comte de Vendôme, Geoffroy Grisegonelle, qui joue un rôle primordial dans cette affaire. A cause de ce rôle, braquons donc le projecteur un instant sur lui. D'abord sur son nom : Grisegonelle. pourquoi ce surnom ? Parce qu’il portait ordinairement une sorte de cotte grise (sur le sentier de l'étymologie « gonelle » doit croiser le mot anglais « gown » qui signifie « robe », comme dans le terme « robe de magistrat »). C'est ce personnage, ainsi de gris vêtu , qui prit un jour le parti d'établir une fondation monastique à Authon. Son projet visait probablement à atteindre des buts multiples. En premier leu, fonder un nouveau foyer de prières était un moyen  infaillible d'honorer le Seigneur et, pour soi-même, de contribuer à assurer le salut de son âme dans l'au-delà. Ensuite, installer des saints hommes dévoués et porteurs de connaissances, ne pouvait pas nuire au temporel. Ils pouvaient contribuer à structurer et animer l'extrémité Sud de ses possessions, les moines étant aussi généralement de bons agronomes.

Mais aussi parce que Grisegonelle était l’un de ces êtres à qui rien ne réussit et qui se sent persécuté, rejetant souvent sur les autres la responsabilité des fautes commises. Fait prisonnier après avoir livré l'un de ses nombreux combats à l’issue quasiment toujours malheureuse, il dut quémander l’argent de sa rançon auprès du riche abbé de la Trinité de Vendôme. Cet abbé qui projetait déjà par sa puissance tellement d’ombre sur le petit comte de Vendôme qu’il était ! Quelle humiliation ! En cherchant sa revanche il lui vient l’idée de fonder un établissement hors de la zone d’influence directe de l’abbé, et de le confier à un ordre de moines tout nouvellement créé, ce qui irriterait doublement l’abbé. Cette initiative pouvait aussi converger avec l’attitude de l'évêque de Chartres vis-à-vis de la Trinité. De plus, cela arrangeait justement Grisegonelle de se réconcilier avec cet évêque, dont le diocèse englobait alors Authon. Une réconciliation avec celui qui, vingt ans plus tôt, l’avait contrarié à l’occasion de son mariage : l’évêque de Chartres lui interdisant à ce moment d’épouser l’élue de son cœur sous prétexte d’un lien de parenté trop rapproché.


Le site trouvé en 1130 se découvre dans un vallon, à 1.500 m. au Sud du village d'Authon, parcouru par un ruisseau nommé le Rondy et bordé de coteaux abrupts couverts d'arbres. Il ne porte alors pas de nom distinctif, mais va bientôt en acquérir un : l’Etoile.

Certaines bribes de documents du IX° siècle paraissent mentionner un prieuré qui aurait existé auparavant en cet endroit. Selon celles-ci, il aurait consisté en une sorte d'ermitage doté d'une chapelle qui dépendait alors de l’importante Abbaye de Marmoutier proche de Tours. Si cela est exact, les premiers moines arrivés sur le lieu y ont donc trouvé  un petit oratoire campagnard qu'ils ont pu utiliser avant de se lancer dans l’édification de la grande nef que nous connaissons aujourd’hui.
 

Lorsque ces moines de Prémontré, tout récemment issus des chanoines de Saint Augustin, ordre choisi par Geoffroy Grisegonelle pour les raisons évoquées ci-dessus, s’installent sur les rives du Rondy et commencent à les aménager, il faut donner un nom à ce nouveau monastère. Le choix se porte de le mettre sous la protection de l’Etoile miraculeuse, celle qui avait guidé les bergers vers la crèche de Bethléem. A partir de ce jour, l'endroit sera donc connu sous le vocable de « l’Etoile ». Deux appellations plus étendues se rencontrent : celle qu’utilise par exemple en 1549 un acte officiel, « Saint Sauveur de l’Etoile ». Ou encore, conséquence du parrainage de Grisegonelle « La Sainte Trinité de l’Etoile ».

Convergence de symbole, ou opposition voulue ? N’oublions pas qu'à Vendôme l’église abbatiale, chef-d’œuvre du gothique flamboyant, a été dédiée à la Trinité. Sur un emplacement indiqué par la chute au sol de trois étoiles filantes successives, phénomène observé par Geoffroy Martel alors comte de Vendôme en 1034, un siècle avant notre Grisegonelle. La vénération locale envers un tel prodige céleste expliquerait aussi cette préférence de placer le nouveau monastère sous la protection de  « l’Etoile ».

Sachez que le premier abbé de l’Etoile se nommait Thierry et qu’il était disciple direct de Saint Norbert, fondateur des Prémontrés, encore vivant à l’époque de la fondation. Cet extraordinaire créateur de monastères – 35 en 13 ans ! – ne mourra en effet qu’en 1134.

Le nom de l’ordre qu’il a ainsi lancé tire son origine de  son abbaye initiale, car établie en un lieu appelé Prémontré  proche de Laon. Cet ordre de religieux, revêtus de blanc, s’adonne aux activités paroissiales. En 1130, sous la houlette de Thierry, quatre chanoines Prémontrés colonisent l’Etoile ; dès 1131, ils se retrouvent à douze, signe d’une abondance de vocations. Grâce à de multiples dons, ils font face à leur vie quotidienne et, plus sérieusement encore, à la campagne de construction qui sera bientôt leur objectif. Parmi ces donations, comportant des biens parfois à une certaine distance de là, notons plus particulièrement en 1185 l’une d’entre elles, celle-là toute proche : l’église d’Authon. C’est un cadeau de Renaud de Monçon, alors évêque de Chartres. Nous verrons plus bas quelles seront les conséquences de ce don.

Donc, cinquante ans après leur arrivée, les moines de l’Etoile sont bien implantés. Suffisamment nombreux pour assumer tous les offices requis par la règle de Saint Augustin, les voici chargés de prendre également soin des besoins spirituels d’Authon, d’en être collectivement le curé. Sur le plan matériel, ils prennent toutes les dispositions utiles afin d’assurer la pérennité de leur monastère. Notamment, nos Prémontrés obtiennent derechef le droit de prendre dans les bois autant d’arbres qui leur sera nécessaire pour leurs constructions. Ce qui fut pratiqué probablement avec ardeur, car autour des douze chanoines il devait y avoir une escouade de bâtisseurs. Mais un coup du sort anéantira la plupart de leurs efforts. Tous les bâtiments de l’Etoile, à part la chapelle, celle-ci étant vraisemblablement en pierre, sont détruits par l’incendie de 1210. Désastre.

Il semblerait qu’ils trouvent vite de nouvelles forces dans l’adversité, bien que nous ne disposions pas de la chronologie de ce rebondissement. En tous cas l'un des rares documents de l'époque nous livre une indication précieuse : en 1240, l’abbé Hugues, 7° abbé de l’Etoile, aurait fini de reconstruire le monastère. Une longue période de tranquillité s'en suit : sans doute la meilleure que vécut l’Etoile. Mais ce havre de paix et de prières est constitué de bâtiments sans défenses et sera le théâtre, au cours des épisodes troublés qui s’annoncent, d’autres désastres. Il est saccagé une première fois par les Anglais en 1362 ; il est tellement dévasté une seconde fois en 1450 que les moines renoncent à l’habiter pendant plusieurs années. Puis, en 1519, il sera pillé par les Routiers, ensuite par les Huguenots en 1570.  On imagine facilement qu’ayant subi de tels avatars, l'abbaye ne soit plus très prospère et que ses abbés se posent parfois la question de savoir si elle est véritablement sous la protection d’une bonne étoile.

On peut par déduction situer la construction de la grande église abbatiale aux alentours de 1230. Elle est d’architecture sobre, plus élancée que les nefs Romanes d'hier et cependant moins audacieuse que le Gothique de demain. Elle est dépourvue d’ornements, ce qui ne nous étonnera peu si nous considérons l’austérité de la règle des Prémontrés et si nous prenons en compte les déprédations répétées énoncées ci-dessus. A celles de ces siècles passés devront s’ajouter celles de la période  de la Révolution, qui à son tour dépouille l' abbaye de beaucoup d’éléments. Car c’est à ce moment par exemple que disparaît le cloître à quatre faces qui était accolé à la partie Sud de l’église  De même que les nombreux bâtiments conventuels. Avant 1789, ceux-ci consistaient d’un dortoir comportant dix cellules, d’un réfectoire et de sa cuisine, d’un chauffoir, d’un vestiaire, d’une infirmerie, d’une salle pour les hôtes et enfin d’une salle d’archives. Le tout étant clos de murs. (voir le dessin de Gaignières). Somme toute, nos moines prédicateurs n'ont jamais joui que d'un établissement assez modeste dont le principal joyau, l'église abbatiale, nous a heureusement été conservé.

En 1790, on n’y compte plus que 3 moines ; les Prémontrés étaient à bout de souffle. La tempête révolutionnaire n’a pas grand monde à balayer. Déclarée « Bien National », l’Abbaye est acquise en 1791 par Mr. de Marizy, propriétaire du Fresne pour un montant de 90.500 livres. Le château actuel a été construit en 1830 par Madame de La Rochefoucault, fille du général Perron, personnage qui avait acquis le Fresne et l’Etoile de la succession Marizy en 1804. L’Etoile est encore aujourd’hui dans les mains des descendants de ce vaillant militaire, Madame Giscard d’Estaing étant arrière petite-fille dudit général Perron.

A la suite du rapprochement de 1185, la vie religieuse des paroissiens d’Authon se trouve étroitement liée à celle de l’Abbaye de l’Etoile. L’église de l’Etoile a sans nul doute beaucoup servi d’église paroissiale en supplément de celle du village ; les multiples offices des Prémontrés avaient autrement de tenue que ceux qu’aurait pu offrir un petit oratoire de campagne. Les moines en nombre procuraient davantage d’appui spirituel que ne le pouvait un solitaire curé de village.  De surcroît, cette église d'Authon est assez exiguë, tandis que celle de l’Etoile pouvait accueillir beaucoup plus de fidèles et procurer un cadre plus imposant pour les offices quotidiens et les fêtes religieuses. A compter de l’époque post-Révolutionnaire, les gens d’Authon n’ayant plus l’usage de celle de l’Etoile, désaffectée et passée dans des mains privées, commenceront à trouver leur église vraiment trop petite. Au XIX°, il faudra entreprendre la construction d’une église paroissiale bien plus vaste.

Avant cela, les habitants du Bourg se rendaient à l’Etoile par un chemin maintenant en désuétude, qui traversait les bois en biais, à gauche de la route actuelle, pour amener les visiteurs jusqu’à un gué et une passerelle qui leur permettait de franchir le Rondy. Ils débouchaient alors sur le flanc Nord de l’église. Le gué est encore là pour indiquer l’aboutissement de cet ancien cheminement qui portait le nom de « la Rotte aux Moines ».

Par bonheur, le monument principal, l’église abbatiale, a donc été conservé et on peut grâce à elle comprendre et  admirer l’œuvre des maçons du XIII° siècle. Elle est orientée vers l’Est, selon la liturgie, en direction du tombeau du Christ. Bien que haute de 17 mètres à son faîtage, elle paraît blottie à l’abri du pli de son vallon tant elle est dominée par l’élévation du coteau. Bordée par le cours du Rondy, cette pente occupe tout le fond du tableau et semble d’autant plus forte qu’elle est revêtue d’un manteau de  puissants chênes. Dans un cadre qui aurait tant plu aux romantiques contemporains de Chateaubriand, elle continue à nous offrir aujourd’hui un tableau imposant et pacifique. Les belles voûtes de cette grande nef  évoquent irrésistiblement les très nombreux moines Prémontrés qui s’y sont succédés. L’Abbaye est le monument le plus ancien de la commune d'Authon. Il se trouve inscrit à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques.


Paul de Brantes